LE LOUP DE MER
UN : Qu’est-ce qu’il fait ? Non, mais qu’est-ce qu’il fait ! Je ne suis pourtant pas en retard. Je ne suis pourtant pas en avance. Alors de deux choses l’une : ou bien c’est lui qui était en avance, et il est parti, croyant que j’étais en retard ; ou bien c’est lui qui est en retard. De toute façon, c’est lui qui a tort. À moins que je me sois trompé de canal. Y a rien qui ressemble plus à un canal qu’un autre canal. C’est comme les canards. Y a rien qui ressemble plus à un canard qu’un autre canard. Je vous demande pardon, Monsieur. Je suis bien au bord du canal Saint-Martin ?
DEUX : Comment ?
UN : Je dis : Je suis bien au bord du canal Saint-Martin ?
DEUX : Ah ben, ah ben, ah ben ! Si vous étiez dedans, mon pauvre ami, je m’en serais aperçu.
UN : Oui, mais je voulais dire : le canal au bord duquel je me trouve en ce moment, c’est bien le canal Saint-Martin ?
DEUX : Ah ben, ah ben, ah ben ! ça sûrement que si c’était le canal de Suez, je pourrais pas vous répondre, parce que moi, en ce moment, je sais bien une chose, c’est que je suis au bord du canal Saint-Martin. Mais ça ! qu’il y ait des gens qui soient ailleurs, j’ai jamais dit le contraire. Je sais bien qu’il y a des gens qui sont ailleurs, mais pour ce qui est de vous dire où ils sont, comment voulez-vous que je le sache ? Hein ? S’ils ne sont pas fichus de le savoir eux-mêmes, c’est vraiment qu’ils sont dans des drôles d’endroits.
UN : Oui. Oui. Excusez-moi de vous déranger encore. Est-ce que vous n’auriez pas vu tout à l’heure un monsieur, ici, qui avait l’air d’attendre quelqu’un ?
DEUX : Un monsieur ? Qui avait l’air d’attendre quelqu’un ?
UN : Non ?
DEUX : Si, si, j’ai vu un monsieur qui avait l’air d’attendre quelqu’un.
UN : Ah ! Il est parti ?
DEUX : Non, non. Il est là. C’était vous.
UN : Oui. Oui. Mais à part moi ?
DEUX : Ah ! parce que vous étiez deux ! À vous attendre, comme ça ! Ben, vous êtes des drôles de gens, parce que moi, quand ça m’arrive d’attendre quelqu’un, je vous assure que je m’en tire très bien tout seul. J’ai besoin de personne.
UN : Moi non plus.
DEUX : Vous feriez mieux de regarder le canal. Même un petit garçon de cinq ans, qui joue au ballon, il s’arrête quand il voit une écluse. Tout de suite, il comprend que jouer au ballon, ce n’est pas une écluse, une excuse, une excluse, bref.
UN : Oui. C’est très beau. C’est bien beau tout ça. Ça vous plaît, hein ?
DEUX : Oui. J’aime bien ça. Mais tout de même. Faut pas exagérer.
UN : Non…
DEUX : Moi, je regarde ça parce que je suis là, mais… Vous avez remarqué comment je regarde tout ça ?
UN : Non.
DEUX : Avec une indulgence amusée.
UN : Oui, maintenant que vous me le dites, en effet.
DEUX : Tenez, devant vous, il y a une péniche, hein ?
UN : Oui.
DEUX : Eh bien je la regarde. Je ne peux pas dire que je ne la regarde pas. Mais je la regarde avec une indulgence amusée.
UN : C’est vrai.
DEUX : C’est typique.
UN : Mais à quoi attribuez-vous cette indulgence amusée ?
DEUX : Mais mais mais, c’est bête comme chou ! C’est que, tel que vous me voyez, des bateaux, j’en ai vu d’autres. Je suis marin, moi Monsieur. Et pas marin d’eau douce : marin.
UN : Ah ?
DEUX : Vous n’aviez pas remarqué ça non plus. Eh bien je ne sais pas quel métier vous faites !… Il me semble que ça se voit, non ? Ma pipe, mon ciré, ma barbe, mon filet de pêche, mon harpon, mon épuisette.
UN : C’est pourtant vrai. Ça ne m’avait pas frappé.
DEUX : Et puis enfin quoi ! Vous n’avez pas vu mon pied ?
UN : Quel pied ?
DEUX : Regardez mon pied, Monsieur. Prenez votre temps. Alors. Vous ne remarquez toujours rien ?
UN : Ben c’est un pied… Ah ! vous avez le pied marin ?
DEUX : Il me semble, non ?
UN : Je ne suis pas un connaisseur.
DEUX : Eh bien, faites connaissance. Des pieds comme celui-là, Monsieur, y en a pas dans tous les souliers. Et des marins comme moi, c’est pas une question d’éducation, c’est pas dans les écoles navales qu’on les fabrique, ça vient quand ça veut et ça vient pas souvent.
UN : Faut être né pour ça…
DEUX : Et comment.
UN : On voit bien que vous êtes marin, vous savez. Rien qu’à vous voir marcher, on sent le roulis et le tangage.
DEUX : Un peu ! Y a des fois, rien qu’à marcher d’ici au bistrot qu’est de l’autre côté, ça me donne le mal de mer.
UN : Et dans la marine, qu’est-ce que vous faites, ordinairement ?
DEUX : Comment, ce que je fais dans la marine ?
UN : Oui. Vous avez bien une spécialité ? Vous êtes soutier, steward, harponneur, hublot, capitaine ?
DEUX : Non. Je suis marin. Vous n’avez jamais vu de marin ? Qu’est-ce que vous venez me parler de spécialité ! On est marin ou on ne l’est pas. Maintenant, bien sûr, si vous tenez à me donner un autre nom, vous pouvez dire que je suis un vieux loup de mer.
UN : Pas si vieux que ça.
DEUX : Parlez pas sans savoir. Je suis un loup de mer. Y a pas de jeune loup de mer, il n’y a que des vieux loups de mer. À dix ans, j’étais un vieux loup de mer.
UN : Ah bon. Mais dites-moi, vieux loup de mer comme vous êtes, qu’est-ce que vous faites là ?
DEUX : Où, là ?
UN : Ici, au bord du canal Saint-Martin ?
DEUX : Ah, ici ? Eh bien je regarde l’eau. Enfin ! l’eau ! Si on peut appeler ça comme ça. Ce qui est drôle, voyez-vous, c’est que les bateaux flottent quand même. Et pourtant, il n’y a pas de sel. Vous n’avez sûrement jamais vu la mer, vous… Eh bien la mer, c’est pas pareil… On dit : Y a du sel dedans, oui ! Mais c’est pas ça qui fait la différence, au fond. Parce que, avant même d’avoir goûté l’eau, on se rend compte qu’il y a quelque chose de vraiment particulier. D’abord, la mer, c’est beaucoup, beaucoup plus grand. Et puis il faut bien reconnaître ce qui est, n’est-ce pas : la mer… Eh bien la mer, elle ne coule pas. Jamais vous ne verrez un océan couler. Je peux vous en parler, je les connais tous. Si on veut voir couler de l’eau, il faut mettre pied à terre, et venir se promener par exemple au bord de ce canal. Alors, voyez-vous, je me demande pourquoi elle est tellement plus grande que les fleuves, la mer ; si c’est parce qu’elle est salée, ou si c’est parce qu’elle ne coule pas. Et ça, j’ai beau être un vieux loup de mer, j’avoue que je ne peux pas le dire.
UN : Est-ce que vous avez l’intention de reprendre bientôt le bateau ?
DEUX : Le navire ? Je ne prends jamais le bateau ! Les vrais marins naviguent sur des navires. Eh bien, la semaine prochaine, j’embarque sur un navire qui transporte du stout. C’est un beau navire, une goélette de vingt-deux tonneaux. Il y aura un tonneau pour moi, douze tonneaux pour l’équipage, et neuf tonneaux pour le stout. On partira de Southampton, on touchera Bar-le-Duc, on se faufilera entre la Nouvelle-Calédonie et la Calédonie proprement dite, l’ancienne, parce que la Calédonie, y en a deux ; c’est sur l’ancienne que j’ai fait naufrage en 1902, à bord d’une felouque ; la nouvelle est de création récente, et je me demande même si l’ancienne n’a pas été supprimée, enfin, on verra bien. Ensuite, à Dieu va ! En route pour Constantinaples.
UN : Nople.
DEUX : Quoi, nople ?
UN : Constantinople, pas Constantinaples.
DEUX : Si vous voulez m’apprendre mon métier !
UN : Non, mais je crois que vous confondez.
DEUX : Constantinaples ?
UN : Oui. Vous confondez avec Issy-les-Moulineaux, où il y a eu plusieurs torpilleurs qui ont fait explosion la semaine dernière.
DEUX : Écoutez, jeune homme, pouvez-vous m’expliquer pourquoi personne, jamais personne ne croit un mot de ce que je raconte ?
UN : Je ne peux pas vous dire.
DEUX : C’est pourtant vraisemblable, ce que je raconte !
UN : Ben oui.
DEUX : Alors !
UN : Ce que je comprends pas, c’est que vous n’essayiez d’être marin, au lieu de faire semblant.
DEUX : Mais mon pauvre ami, pour être marin, faut avoir un bateau.
trois, au loin : Hou, hou !
DEUX : Tenez, voilà le monsieur que vous attendiez.
UN, s’éloignant : Eh ben, vous pressez pas ! Une demi-heure que je suis là, que je me demandais si vous vous étiez trompé de canal !
trois, au loin : C’est parce que je me suis trompé de canal !
DEUX : Et puis quand on a le bateau, faut pas avoir le mal de mer.